Préface
Danser avec les lignes, la lumière…Danser la couleur
Danser, il n’avait jamais aimé Henry…Ni valses, ni tango, sauf peut-être le slow, à peine, pour ouvrir le bal de son mariage récent…
Il préférait lire. Seul. Et parfois écrire. Loin des fêtes et des autres qui dansaient au-delà du petit matin. Il en avait connu, Dancer, des petits matins, longs comme des jours entiers à s’ennuyer, à se morfondre, replié sur lui-même, allongé sur le canapé du salon, son petit poste de radio à l’oreille…
Dans la chambre de ses parents qui finissaient par s’endormir, l’écran de la télé continuait à s’animer, pour lui parler, à lui Henry, au bout de la nuit, de ce qu’il aimait, ce monde qui bruissait de théâtres, de musées, d’artistes et parfois de danseurs de ballets. Il n’oubliera jamais cette petite musique, ce rythme d’envoûté, avec quelque part un Henry danseur de vocabulaire, de grammaire, de poésie, de littérature et de philosophie, aussi. Porté son poids de culture. Etre chargé, lourd, empli, plein de cette culture qu’enfant il voyait ailleurs, chez les autres. A jamais, quitter le néant de l’ennui. Sortir de l’ennui, de cette marge humiliante où l’enfermait sa différence. Avoir conscience de sa différence, très tôt, et lutter, seconde après seconde, contre cette enfance pénible et formater dans l’égalité, l’opacité mutilante du temps qui ne s’écoule plus, du temps qu’on écoute et qui nous rend sourds à nos désirs, à notre singularité. Elle était à la lisière, à la frontière de son inconscient, cette indifférence qui ne l’effleura jamais, ni pour lui, ni pour autrui. Les autres, cet univers en constant émoi, cette perpétuelle germination de stress et d’angoisses multiples, Henry Dancer les voit. Car il ressent tout. Il reçoit tout. Il peut écouter à l’infini, ces voix allongées pour dire leurs longues litanies d’inquiétudes, et de malheurs. Plus tard, il usa de cette disposition pour soigner, pour guérir. Là, où d’autres étaient vaincus, par cette invasion du temps, par la maladie, lui, Henry Dancer remportera ses plus beaux succès, dans cette bataille farouche, où tu gagnes à l’instant où tu croyais avoir perdu. Plus tard, l’enfant solitaire trouvera le silence qui soulage, mais surtout, la voix qui s’élève pour prononcer le juste message, les mots qui permettront d’accepter la condition de cette humanité, et cette fausse égalité.
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Mais pour l’instant, Henry Dancer rêve d’écrire. Et pourtant, c’est à peindre qu’il apprend, chez un vieux bonhomme que l’histoire de l’art a maintenu dans sa marge. En ce temps déjà lointain, 1961, Henry a douze ans. En lisant aujourd’hui ses esquisses, ses essais, la fraîcheur de son âme nous apporte un certain réconfort. Plus tard, la trentaine venue, cette lucidité le retranche dans les chemins de traverse, sur la route de ghettos où se terrent des maudits aux yeux grands ouverts. Mais l’engagement politicien, Dancer s’en méfiait depuis toujours. Il ne voyait que des hommes et des femmes qui souffraient, et qu’il devait accompagner pour les sauver. A quel moment, était-elle née, cette nécessité de partager sa perception de notre univers en équilibre précaire ? La presse écrite ou télévisée rapportant ses échos partisans, les cris et les larmes des prophètes du monde de la politique, tout cela passionnait Henry Dancer qui aimait mêler sa voix à ce bruissement infini. Cet appétit de vivre vite, ce plaisir de prendre la route venait-il de sa lecture des romans de Jack Kerouac ? Charles Juliet a parlé, à propos de leur longue amitié, de révélation du « double ». Il en a fait un petit livre dans une formule revue et augmentée, publiée en 2001 et intitulée « Bribes pour un double ». Il partageait avec Henry Dancer la passion de la littérature, de la philosophie, de la poésie, et de la peinture. Souvent, ils se retrouvaient dans ce café qui accueillit si souvent Jacques Truphémus, lorsqu’il déclinait sa série de toiles sur le thème des cafés, à la lisière de cette place des angoisses, si justement décrite par Pierre Reverzy. Ce bistrot désormais célèbre, à la barre duquel s’éleva longtemps, un superbe monocle à casquette à visière, et dont les murs sont aujourd’hui recouverts de toiles de maîtres de la modernité lyonnaise : Jacques Laplace, Pierre Combet-Descombes, André Cottavoz, etc.
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Henry Dancer avait-il évoqué dans ses rencontres régulières avec Charles Juliet, ce désir profond d’être cet homme différent qui le poussait à confier à des embryons de journaux intimes ce flot d’interrogations qui bientôt nourrirait sa peinture ? Un temps, ils se voyaient souvent, Charles et Henry, au moins chaque semaine, le samedi matin. Qui des deux prenait le plus la parole ? Qui avait besoin de se confier à l’autre ? Faut-il avoir confiance en l’autre, pour lui dire son intime ? A quel moment Charles avait-il ressenti Henry comme son double ? Charles comme Henry ne dansait pas. Ni dans la vie, ni avec les mots. La rencontre avec Elisabeth avait bousculé leur rythme, décalé leurs habitudes. Mais la complicité restait la même. Des années de confidences avec Charles Juliet, et une passion commune, l’œuvre de Bram Van Velde. Peut-être pour ce gouffre immense ouvert sur la toile blanche qui rivait Bram à son chevalet pendant des jours, des semaines, avec au ventre une « Faim » que connurent Knut Hamsun et Henry Miller. Ne plus errer comme Henry, du Bronx à Clichy, de Maroussi à Big Sur, pour découvrir et accepter qu’avant tout, il y a le sexe. Ne plus douter comme Henry, de Plexus à Sexus, mais jouir, comme Lawrence Durell, de Corfou à Rhodes. Henry et Lawrence propageaient à leur guise un message freudien adapté à leurs désirs, et tant mieux, si Anaîs Nin réussisait à porter au plaisir de languissants milliardaires américains, sous l’œil compatissant de son époux banquier et du Dr Allendy, dont l’épouse Colette portera sur les fonds baptismaux de l’avant-garde picturale, les dieux colériques de Cobra, seulement capables de concevoir dans l’ivresse, croisant sur d’autres nuages au-dessus de Suresnes, à deux pas de la Seine, les acteurs inconnus de la future « Abstract Painting » américaine, ces joyeux immigrés que Michel Ragon rangerait un jour, avec Mark Tobey, sous le doux nom d’école du Pacifique : Joan Mitchell, Sam Francis et leur ami Jean-Paul Riopelle. Ces gentils « allumés » pour qui un jour, après avoir croisé le destin régulateur d’Elisabeth, Henry Dancer accepterait d’engager un premier pas de danse.
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Docteur Dancer et Mister Henry, c’était une longue épreuve au début, et puis, guérir, soulager le mal être, avait permis au Docteur Henry de sortir de sa solitude, de trouver une valorisation de ce temps, si long dans son enfance, qu’il emplissait maintenant de mouvements incessants à la vitesse de la lumière. Il écoutait beaucoup, bien entendu et parfois il parlait, peu mais toujours précis et percutant. Car dans cet échange, où il vivait, intensément, il allégeait la douleur de l’autre, et la sienne aussi, sûrement. Hors de son cabinet, Mister Henry détestait qu’on le nomme docteur. Là, il voulait être l’homme de la rue, il voulait l’anonymat du piéton de Vienne, de Munich, de Venise du promeneur sur la lande en Ecosse ou du New-Yorkais de Manhattan errant dans la vaste allée de Central Park, l’esprit envolé au sein de cette cosmogonie où il voulait s’inscrire aussi, lui, Henry Dancer, avec ses grosses craies de pastel gras, ses feuilles de Canson grand aigle pour s’envoler au-dessus du doute qui empêche les tâcherons de la peinture de couvrir leurs supports de lignes et de couleurs. Depuis quinze ans, il était heureux Henry. Il ne doutait plus. En tout cas, il n’en parlait pas ou peu. Seulement lorsqu’il faisait référence à cette formule de Bram Van Velde : « Le peintre, c’est l’homme qui regarde la vie et arrive à une unité de ce spectacle ». Elisabeth avait rompu la chaîne du malheur. Henry Dancer était heureux dans ses voyages, dans les musées, à Saint Paul de Vence, près de Giacometti, de Dubuffet, de Nicolas de Staël, de Mark Rothko, et comment ne pas aimer danser quand tout est rythme autour de vous ? Quand, même votre écriture s’engage dans une ronde où les jambes des mots se chevauchent, se déhanchent à la recherche de la bonne cadence. Là, où certains font chanter les mots. Henry Dancer les faisait danser. Avant de les peindre. Avant de les épeler à l’infini, comme un enfant qui démontre à sa mère qu’il a bien retenu la leçon, qu’enfin il a rencontré l’amour, puisqu’ Elisabeth est toujours à ses côtés, après quinze ans de complicité, qu’il sait bien son alphabet, qu’il saura lire, qu’il sera un jour un homme comme les autres. Il faut une certaine audace pour croire à quarante-cinq ans qu’on peut encore laisser au regard du monde, une œuvre de peintre. Des milliers d’appelés, et si peu d’élus aux cimaises des nouveaux temples-musées où la part du peuple la plus élevée vient chercher de quoi nourrir ses convictions, son émotion.
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A Chambéry, Elisabeth avait installé pour Henry, au bout d’une échelle de meunier, un refuge, un atelier de peintre, un vrai, mansardé, avec un robinet et un évier, et de la lumière en abondance, unique, avec cette image inaliénable de la Croix du Nivolet se détachant dans le ciel, en toutes saisons. C’était là, que l’affrontement avait lieu. Quinze années à ne plus douter. Persuadé qu’il avait trouvé son chemin dans la sérénité, Henry Dancer peignait ardemment. Henry Dancer dessinait. Henry Dancer dansait autour de sa table-chevalet, le bruit de ses pas résonnaient dans toute la maison. Chaque nouvelle peinture commençait comme lorsqu’on écrit les premiers mots d’un roman, d’une nouvelle, d’une pièce de théâtre ou d’une pensée philosophique, par un signe parfois imperceptible, avant que ne s’élance la première trace, et que ne se déverse le flot des lignes et des cris de la liberté retrouvée, éprouvée.
Un jour, sa longue course a pris fin. Brutalement, Henry Dancer a quitté le fil sur lequel il avait appris à aimer. Ses proches ont alors découvert ses livres, ses tonnes de livres et les écrivains qui jalonnèrent son parcours : Hemingway, Shakespeare, James Joyce, Marcel Proust, Colette, et puis toute l’œuvre de Miller où rien ne manque de Tropique du Cancer à la moindre étude sur l’auteur du « Colosse du Maroussi » . Ils ont découvert ses peintures, ses carnets de voyage, ses tonnes de pastel gras sur papier, plus de cinq cents roulées au pied du lit ou bien rangées dans le meuble en bois à tiroirs de l’atelier.
Une œuvre est là qui témoigne de la foi d’un homme dans le langage de la peinture. Henry Dancer pensait cette œuvre capable de transmettre sa présence, de dire l’intensité de son être. La passion d’Henry Dancer pour les lignes, pour les couleurs fut une histoire fabuleuse. Je suis content de vous l’avoir fait partager.